[UNE FENÊTRE SUR LA RUE] - 2015
Prendre la route pour fuir les violences ou gagner la liberté, les femmes sans domicile souvent finissent par s’échouer quelque part, et leur errance devient immobile.
Le corps meurtri est sans consolation, et pourtant elles sont debout, s’enlacent et se racontent ; elles ont trouvé dans le local de Grenoble un refuge, un repos possible et renouvelé, une famille.

Le local des femmes de Grenoble a eu 10 ans en 2015. C’est une maison ouverte exclusivement aux femmes, en journée. Pour quelques heures, une maison, habiter quelque part, être dedans, avant de retourner dans la nuit. Une maison de quelques mètres carrés, un choeur de voix, des femmes en lutte, nos mères invisibles, nos soeurs indicibles.

Parce qu’elle porte en elle ce stigmate vaguement misérabiliste qui lui est culturellement attaché, la photographie sociale souvent incarcère sans le vouloir les hommes et les femmes sans domicile fixe, dans un monde clos où, bien à l’abri, tout le monde les attend. Pourtant, à chaque rencontre, il me devenait évident que la frontière est ténue entre la rue et l’intérieur, entre elles et moi ; une coïncidence, une marche trébuchée, un instant de colère, un désir momentané de se soustraire aux autres, et les voici de l’autre coté du monde, si près, si loin, à peine l’épaisseur d’une vitre.

Ouvrir une fenêtre, chercher un point de vue de l’intérieur.
Un intérieur, une intimité, une dignité, une humanité.
L’intérieur, cet endroit où se répètent les gestes communs qui nous font hommes et femmes : se laver, se nourrir, se reposer, s’aimer.

A l’intérieur, attendre des jours meilleurs, contempler avec fatalité son destin solitaire, chercher sa place, entrer fièrement sur la scène avec tous les autres.

Photographies réalisées à l'occasion du tournage documentaire sonore de Delphine Prat et Marie Neichel [ Les Belles Oreilles] :
UNE FENÊTRE SUR LA RUE